En Thaïlande, «Vérité et Réconciliation» mal engagées

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lacaille56
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En Thaïlande, «Vérité et Réconciliation» mal engagées

Message par lacaille56 »

La police et l’armée se montrent peu coopératives pour faire la lumière sur la répression d’avril et mai 2010 contre les Chemises rouges.


Dans leurs uniformes bardés d’insignes, les trois officiers des forces spéciales thaïlandaises n’en mènent pas large. De l’autre côté de la table, dans cette salle de réunion de la commission Vérité et Réconciliation, une dizaine de membres des familles des personnes tuées lors des manifestations antigouvernementales des Chemises rouges (partisans de l’ancien Premier ministre, Thaksin Shinawatra) d’avril et de mai de l’an dernier, les toisent d’un regard venimeux. Cette commission a été mise en place par le gouvernement pour tenter de faire la lumière sur les circonstances des incidents violents de l’an dernier, lors desquels 92 personnes ont été tuées et environ 2 000 blessées. L’atmosphère est tendue.

«Face à face». Après s’être longtemps contenue, Phayao Akahate, mère d’une jeune aide-soignante tuée par balle dans l’enceinte d’un temple bouddhique en mai 2010, explose. «Parmi vous, est-ce qu’il y en a un seul qui était présent sur le terrain lors des affrontements du 19 mai ?» lance-t-elle aux officiers. «Non», balbutie un colonel, expliquant que les soldats qui étaient près du temple Pathum Wanaram, à Bangkok, le 19 mai, sont tous «en mission». Après la séance, Phayao dit ne pas être surprise : «Les militaires engagés sur le terrain n’osent pas venir se confronter face à face aux familles des victimes.»

Un an après la plus importante flambée de violence politique depuis les années 70, la réalité des faits peine à émerger. Non pas que les preuves et les témoins manquent : les affrontements se sont déroulés sous les yeux de centaines de journalistes, des milliers de photos et de vidéos ont documenté les détails des opérations - des tireurs d’élite de l’armée aux aguets aux «Chemises noires», ces guerriers de l’ombre armés de fusils d’assaut venus prêter main-forte aux Chemises rouges. Mais la vieille habitude des autorités - particulièrement de la police et de l’armée - d’enterrer la vérité plutôt que d’aider à la mettre en lumière s’avère tenace.

L’incident qui a été le plus mis en avant est probablement la mort des six personnes dans le temple Pathum Wanaram le 19 mai 2010. Les militaires ont d’abord nié toute présence de soldats près du temple. Mais devant l’accumulation des témoignages, l’armée a dû céder du terrain, reconnaissant que des commandos avaient tiré sur le temple, mais «parce qu’ils se battaient avec des Chemises noires». Le problème de cette version est que, parmi les six victimes du temple, il ne figurait pas de Chemises noires. «Si vous vous tenez debout sur les rails du métro et que vous regardez le temple, vous vous rendez compte que c’est une distance très courte pour quelqu’un équipé d’un fusil d’assaut. Il aurait été très difficile pour ces soldats de commettre une erreur. Notre jugement professionnel est que les victimes ont été ciblées», estime Brad Adam, directeur pour l’Asie de l’organisation Human Rights Watch, auteur d’un rapport détaillé sur les événements d’avril et de mai 2010.

Selon Somchai Omla-Or, un membre clé de la commission, les policiers se montrent encore plus réticents à coopérer : «Ils nous disent que le problème a été pris en charge par le Département des investigations spéciales [DSI, l’équivalent thaïlandais du FBI, ndlr] et que la police n’est plus impliquée.» Cette mauvaise volonté cause un retard considérable dans la procédure, car dans le cadre de l’enquête judiciaire, c’est à la police de transmettre au procureur général les dossiers concernant les treize cas de victimes où le DSI a estimé que l’implication des militaires était probable. Depuis plusieurs mois, ces dossiers dorment dans les tiroirs de la police.

Plaie. Le traumatisme causé par ces événements continue d’affecter la société thaïlandaise comme une plaie lancinante. Dans l’histoire politique moderne du pays, les événements tragiques et les massacres (en octobre 1973, octobre 1976 et mai 1992) n’ont jamais débouché sur une reconnaissance de responsabilité des parties impliquées. Avril-mai 2010 va-t-il marquer d’une nouvelle pierre blanche la longue saga de l’impunité des forces de sécurité thaïlandaises ? Tout va probablement dépendre de la ténacité des proches des manifestants tués. Après plusieurs années de campagne, les familles des victimes de mai 1992 s’étaient lassées et avaient dissous leur association. Si l’on en juge par l’activisme de celles d’avril-mai 2010, l’élan est cette fois-ci plus vivace. «Beaucoup de parents de victimes ne vont pas baisser les bras, estime Brad Adams. Ils vont continuer à demander : que s’est-il passé ? Pourquoi mon père, mon frère, ma mère, ma sœur a été tué ? Il y a un sentiment général en Thaïlande selon lequel l’armée échappe depuis trop longtemps à la loi. Il est temps que l’armée soit placée en dessous de la loi.»

(liberation)
Retraité depuis le 1 août 2016
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