
La Thaïlande affirme intensifier sa lutte contre les escrocs en ligne, et cette fois-ci, elle prend les choses très au sérieux. À l'issue d'une opération d'envergure, le Premier ministre Anutin Charnvirakul a annoncé que les autorités avaient récupéré plus de 10 milliards de bahts d'avoirs suspects. L'affaire concerne des hommes d'affaires cambodgiens et thaïlandais, considérés comme des maillons d'un réseau régional qui fait transiter l'argent de milliers de victimes par la Thaïlande.
La question est de savoir si cette saisie spectaculaire marque le début d'un changement de cap durable. Le gouvernement ne promet aucune clémence, même aux auteurs de ces crimes fortunés ou bénéficiant d'une protection politique. Pendant ce temps, des centaines de victimes attendent toujours leur indemnisation.
Saisie massive de plus de 10 milliards de bahts
Mercredi, dans l'enceinte du Bureau central d'enquête (CIB) à Bangkok, Anutin a posé avec une détermination manifeste à côté de rangées de voitures de luxe et d'autres biens saisis. Selon le général de division Sophon Sarapat, commissaire adjoint du CIB, la valeur de ces avoirs est estimée à 10,16 milliards de bahts.
L'opération a été déclenchée suite aux plaintes d'environ 700 victimes de fraude en ligne depuis 2021. Les enquêteurs ont retracé les flux financiers des comptes bancaires de diverses victimes jusqu'à deux comptes principaux, ouverts à la Bangkok Bank et à la Kasikornbank, appartenant à l'homme d'affaires cambodgien Yim Leak. Plus de 3 milliards de bahts y ont été perçus.
La police a identifié 42 suspects. Vingt-neuf personnes ont été arrêtées, tandis que treize suspects sont toujours en fuite. Parmi eux figurent Yim Leak lui-même, son épouse thaïlandaise Wiranya et un autre Cambodgien.
Comment l'argent a transité par la Thaïlande et le Cambodge
Des investigations complémentaires ont révélé que l'argent provenait d'escroqueries en ligne, notamment des fraudes à l'investissement, des arnaques sentimentales et des plateformes d'investissement frauduleuses. La Thaïlande servait de pays de transit : l'argent transitait d'abord par des comptes appartenant à des victimes thaïlandaises et étrangères, puis par des comptes dits « mulek », avant d'aboutir sur des comptes liés à des hommes d'affaires ayant des liens étroits avec le Cambodge.
Les agents ont perquisitionné 50 adresses dans 22 provinces liées au réseau. Ils ont saisi notamment six comptes titres d'une valeur de 8,1 milliards de bahts, huit véhicules de luxe d'une valeur totale de 78 millions de bahts, un yacht estimé à 800 millions de bahts, 1,17 milliard de bahts sur des comptes bancaires et trois terrains.
Cette affaire soulève des questions plus vastes qui préoccupent la Thaïlande depuis longtemps : quelle est l’efficacité de la stratégie contre les fraudeurs en ligne, et comment se fait-il que des milliards de bahts aient pu transiter par le système financier sans être détectés pendant des années ?
Sociétés écrans et blanchiment d'argent via la bourse
Selon Thepsu Bowornchotedara, secrétaire général de l'Office de lutte contre le blanchiment d'argent (AMLO), les suspects ont créé plusieurs sociétés écrans. Par le biais de ces sociétés, l'argent issu de la fraude a été converti en investissements en apparence légitimes.
Cet argent a servi à acquérir des biens immobiliers et des actions de sociétés thaïlandaises cotées en bourse, dont le géant énergétique Bangchak Corporation. L'objectif : dissimuler les profits illicites dans des actifs légitimes, rendant ainsi l'origine de la fraude pratiquement impossible à retracer.
Une femme identifiée dans les documents comme Mme Taengthai a joué un rôle central dans ces flux financiers. De 2017 à 2022, elle a orchestré des transactions financières pour Yim Leak, son épouse et l'homme d'affaires sud-africain Benjamin Mauerberger. Selon Amlo, plus de 15 milliards de bahts ont transité par les différents comptes durant cette période.
Amlo entend demander au parquet de procéder à la saisie définitive des biens dans un délai de 90 jours. Passé ce délai, les biens pourront être vendus aux enchères et le produit de la vente devra être reversé aux victimes.
L'Ombre de Benjamin Mauerberger
Le nom de Benjamin Mauerberger, alias Ben Smith, est apparu de plus en plus fréquemment ces derniers mois dans les enquêtes journalistiques sur les réseaux de fraude transfrontaliers. Les anciens journalistes du Wall Street Journal, Tom Wright et Bradley Hope, l'ont suivi pendant deux ans pour leur plateforme Whale Hunting et le décrivent comme le cerveau d'un réseau opaque dont la valeur est estimée à 1,5 milliard de dollars.
D'après leur enquête, Mauerberger a bâti un « empire parallèle » grâce à ses relations avec des hommes d'affaires et des politiciens influents en Thaïlande et au Cambodge. Il aurait utilisé des millions blanchis pour acquérir d'importantes participations dans des sociétés thaïlandaises cotées en bourse, notamment Bangchak Plc et la banque d'investissement Finansia X Plc.
Une transaction impliquant Finansia X a entraîné la démission du vice-ministre des Finances, Vorapak Tanyawong, en octobre. Ce dernier, sous pression politique, était lié à ce réseau. Cette affaire illustre la proximité qui règne désormais entre le monde de la fraude en ligne et les instances décisionnelles financières et économiques de Bangkok.
Prochaines étapes et questions en suspens
Les autorités thaïlandaises présentent cette récente saisie comme la preuve de leur détermination à lutter contre la fraude en ligne. Anutin a souligné que les opérations se poursuivent quotidiennement et qu'aucune indulgence ne sera accordée, quels que soient l'identité ou le statut des suspects. Les enquêtes, a-t-il précisé, seront fondées exclusivement sur des preuves et des comportements avérés.
Parallèlement, cette approche dépasse le cadre de ce cas isolé. Depuis 2022, plus d'un million de plaintes pour fraude en ligne ont été déposées en Thaïlande, entraînant des pertes totales supérieures à 100 milliards de bahts. Les banques sont tenues de mettre en œuvre des contrôles plus stricts, des limites ont été imposées à certains transferts en ligne et une campagne nationale est en cours contre les comptes « mules », utilisés par les fraudeurs pour transférer rapidement de l'argent.
Pourtant, des questions demeurent. Combien d'argent a déjà disparu à jamais dans des institutions étrangères ? La Thaïlande parvient-elle à améliorer sa coopération avec les pays voisins où opèrent les principaux centres d'escroquerie ? Et surtout : les victimes récupéreront-elles leur argent plus rapidement, ou ne s'agira-t-il que de vaines paroles et de gestes symboliques devant les caméras ?
Enfin
L'affaire Yim Leak et Benjamin Mauerberger illustre de façon tragique l'imbrication croissante entre la fraude en ligne, le blanchiment d'argent transfrontalier et l'économie traditionnelle. La saisie spectaculaire de plus de 10 milliards de bahts constitue une étape importante, mais pas une fin en soi.
Si la Thaïlande souhaite réellement mieux protéger ses citoyens, le gouvernement devra non seulement démanteler les réseaux criminels les plus importants, mais aussi mettre fin au système qui a permis à ces réseaux de prospérer pendant des années. Ce n'est que lorsque les victimes auront récupéré leur argent et que de nouvelles fraudes seront réellement empêchées qu'Anutin pourra affirmer que des mesures concrètes ont été prises, au-delà d'une simple démonstration de force.
Source : Bangkok Post ; déclarations publiques des autorités thaïlandaises ; reportages internationaux récents sur le réseau entourant Benjamin Mauerberger via https://www.thailandblog.nl/nieuws-uit- ... se-banden/