Avec sa sœur Yingluck, Thaksin tient sa revanche
Source: courrierinternational.com
le 03/07/2011
L'opposition fidèle à l'ancien Premier ministre, renversé par un coup d'Etat en 2006 et exilé à Dubaï, a remporté dimanche une large victoire lors des élections législatives, ouvrant ainsi la voie à l'accession d'une femme à la tête du gouvernement pour la première fois dans l'histoire du pays.

Yingluck Shinawatra après l'annonce des résultats donnant à son parti Puea Thai la majorité au Parlement.
Quand on a appris, début mai, que le principal parti d’opposition thaïlandais, le Pheu Thai [Pour les Thaïs], avait choisi comme candidate au poste de Premier ministre la sœur de Thaksin Shinawatra, une femme jeune, inconnue et sans expérience politique, d’aucuns ont jugé l’idée stupide, voire extravagante, à commencer par certains membres du parti lui-même. Mais, un mois plus tard, la décision apparaît comme un coup de génie. La campagne de Yingluck Shinawatra a pris un départ foudroyant, faisant suffisamment sensation pour lui donner une avance confortable sur le Premier ministre en place, Abhisit Vejjajiva, à la tête du Parti démocrate. Comment expliquer un tel succès ? Le fait d’être la sœur de M. Thaksin a bien sûr assuré une notoriété instantanée à la candidate. L’ancien Premier ministre – qui a été délogé par un coup d’Etat en 2006 et qui vit aujourd’hui en exil à Dubaï – reste le chef officieux du parti. Sa jeune sœur a donc un lien tout naturel avec la base du Pheu Thai, qui comprend un grand nombre de “chemises rouges” [opposées au gouvernement actuel]. Ses membres restent fidèles au milliardaire et considèrent cette campagne électorale comme rien de moins qu’une dernière offensive pour ramener leur héros en Thaïlande.
Séduit par l’idée, l’égocentrique M. Thaksin a commis l’imprudence de décrire sa sœur comme son “clone”. Or il est clair que Yingluck est beaucoup plus qu’une androïde et qu’elle apporte à la campagne ses propres qualités et spécificités. Pour une débutante en politique, elle est loin d’être l’ingénue qu’on pourrait croire. Même si, à 44 ans, elle n’a jamais exercé de fonction publique, elle rappelle qu’elle vient d’une famille profondément politique. Elle a étudié les sciences politiques en Thaïlande et l’administration publique dans une université américaine. Elle a la politique dans le sang, disent ses amis. Et, même si elle est relativement novice en la matière, elle s’est entourée d’une équipe d’hommes plus âgés très expérimentés. Sa fraîcheur, sa jeunesse et son caractère facile compensent le côté austère, lisse et pragmatique de sa campagne, où chacun de ses pas, chaque angle de prise de vue et chaque poignée de mains sont finement orchestrés.
Pas un mot, pas un sourire ne sont dispensés au hasard. Le Parti démocrate soutient que tout cela n’est que du cirque, qu’en réalité Yingluck ne pèse pas lourd sur l’échiquier politique et qu’elle est totalement inapte à gouverner le pays. Une affirmation qui pourrait, bien sûr, s’avérer exacte, mais ce n’est pas là la question. Cette femme est la candidate idéale de ce début du XXIe siècle, un produit parfait pour les médias modernes : télégénique, charismatique et d’un abord facile pour les électeurs. Elle fait des discours de campagne concis, martelant
quelques mesures populistes faciles à mémoriser – hausse du salaire minimum, utilisation gratuite de tablettes informatiques dans les écoles, etc. –, mais passe presque autant de temps à poser devant les photographes et les caméras de télévision. Même l’armée, le principal ennemi de son frère, semble aujourd’hui prendre au sérieux l’idée d’un gouvernement dirigé par Yingluck Shinawatra. La candidate a d’ailleurs promis de se montrer conciliante avec les militaires si elle était élue. Mais, si l’élection est une chose, la possibilité de former un gouvernement en est une autre. Pour le moment, Yingluck profite de son heure de gloire.