Page 1 sur 1

La bataille du temple

Posté : mar. 10 mai 2011 12:42
par Raymond38
La bataille du temple

Source: lesechos.fr
le 10/05/2011


Le conflit entre la Thaïlande et la Cambodge est devenu tellement virulent qu’un accord, même à court terme, nécessitera l’intervention d’une tierce partie. L’établissement d’une paix durable dépendra avant tout de l’issue, dans les mois qui viennent, de la crise politique qui secoue la Thaïlande – et de la non interférence du Cambodge dans ce processus.
BANGKOK – Les escarmouches meurtrières à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, qui ont fait plus d’une vingtaine de morts, de nombreux blessés et contraint des dizaines de milliers de personnes à fuir la zone des combats, sont principalement attribuables aux politiques intérieures des deux pays. Ces affrontements, qui trouvent leur origine dans une ancienne animosité et l’héritage de l’époque coloniale, constituent aujourd’hui une menace pour toute la région.

Le litige porte sur une zone de 4,6 kilomètres carrés en contrebas d’un temple hindou millénaire connu sous le nom de Preah Vihear pour les Khmers et de Phra Viharn pour les Thaïs. Le Cambodge affirme que cette zone relève de sa souveraineté territoriale depuis l’arrêt de la Cour internationale de justice de 1962. La Cour décida par 9 voix contre 3 que la carte du Cambodge dressée par les topographes français entre 1904 et 1907 plaçait clairement le temple du côté cambodgien et que la Thaïlande (le Siam jusqu’en 1939) n’avait jusqu’alors élevé aucune objection. Lors des auditions, le Cambodge a demandé à la CIJ de statuer également sur les terrains jouxtant Preah Vihear, mais les juges se sont prononcés uniquement sur la question du temple, comme l’avait initialement demandé le Cambodge.

La carte dressée par les Français se retrouva au centre du conflit parce qu’elle ne suivait pas les démarcations géographiques naturelles. La Thaïlande rejeta le relevé topographique, arguant du fait qu’il contrevenait à la convention signée entre la France et le Siam en 1904, qui précisait que la frontière entre le Siam et le Cambodge s’établissait le long de la ligne du partage des eaux entre les deux pays. De plus, cette carte fut réalisée à peine une décennie après que le Siam ait dû céder une partie de son territoire – une grande partie de l’ouest du Cambodge actuel – à la France, qui occupait alors l’Indochine. C’est à cette époque que le Siam, dans une position vulnérable, fut contraint de signer avec les puissances coloniales européennes plusieurs traités qui lui étaient défavorables pour pouvoir préserver son indépendance.

Jusqu’à récemment, les revendications croisées sur cette parcelle de 4,6 kilomètres carrés n’étaient pas une question épineuse. Les échanges commerciaux florissants entre villageois et marchands des deux côtés de la frontière se faisaient sans interférence des autorités. Les tensions bilatérales ne devinrent plus aiguës qu’après le coup d’État militaire de 2006 qui renversa le Premier ministre élu démocratiquement, Thaksin Shinawatra, accusé de corruption et de déloyauté envers la monarchie.

En 2008, après que le Parti du pouvoir populaire (PPP) proche de Thaksin, alors en exil, a remporté les élections, le gouvernement thaï a publié un communiqué conjoint avec le Cambodge acceptant l’inscription du temple de Preah Vihear à la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Ce communiqué devint la cible des opposants de Thaksin en Thaïlande, avec à leur tête l’Alliance du peuple pour la démocratie (PAD).

Image

Le PAD a qualifié l’inscription de l’ancien temple de Preah Vihear au patrimoine de l’humanité de trahison de la souveraineté thaïe, et s’en est servi pour déstabiliser le gouvernement pro-Thaksin. Lorsque le PAD a occupé les bureaux du gouvernement et pris le contrôle des deux aéroports de Bangkok, les dirigeants des manifestants du PAD ont insulté le Premier ministre cambodgien Hun Sen, le comparant à un hooligan. Facteur aggravant, l’auteur de cette insulte est devenu ministre des Affaires étrangères de la Thaïlande après que les opposants de Thaksin soient revenus au pouvoir en décembre 2008, avec l’appui de l’armée et Abhisit Vejjajiva au poste de Premier ministre.

A ce stade, les tensions avec le Cambodge étaient inévitables. Hun Sen avait des comptes à régler avec à la fois le Parti démocrate, l’Alliance du peuple pour la démocratie et l’armée. En 2009, le Premier ministre cambodgien a nommé Thaksin conseiller économique du gouvernement et l’a invité à donner une conférence de haut niveau à Phnom Penh. La relation bilatérale est instable depuis lors, alternant entre des périodes de friction et de conciliation.

Les affrontements sporadiques le long de la frontière peuvent être attribués aux provocations du PAD. Bien que certains de ses membres soient entrés au cabinet Abhisit, les dirigeants de l’Alliance se sont sentis trahis par le Premier ministre et certains de ses appuis puissants. Les chemises jaunes du PAD ont recommencé à manifester, cette fois-ci sous le double étendard de l’ultra-nationalisme à propos de Preah Vihear et d’une campagne anti-corruption. Le PAD a ouvertement appelé à un coup d’État militaire pour « nettoyer » la scène politique thaïe.

Dans un premier temps, ces provocations n’ont pas eu beaucoup d’effet. L’armée thaïe s’est gardée de prendre parti dans la controverse entourant Preah Vihear, et le gouvernement Abhisit a ignoré les manouvres du PAD. Mais lorsque les chemises rouges pro-Thaksin ont de leur côté organisé des manifestations monstres pour commémorer la répression par l’armée des manifestations d’avril et mai de l’an dernier, les militaires sont devenus nerveux. Un point tournant a peut-être été atteint lorsque les dirigeants des chemises rouges ont fait allusion au silence notoire de la maison royale concernant la violente répression des manifestants par l’armée, une critique qui a fait craindre à la hiérarchie militaire qu’un véritable danger menace la monarchie.

L’armée thaïe a abandonné sa position de neutralité et est devenue de plus en plus belliqueuse. Elle a unilatéralement rejeté la présence d’observateurs régionaux à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, proposée dans le cadre de la médiation avancée par le ministre indonésien des Affaires étrangères Marty Natalegawa en février dernier. Le gouvernement Abhisit, inféodé à l’armée, a saisi le message et est revenu sur le processus de paix entamé sous l’égide de l’Indonésie. Ce revirement n’a pas seulement été un coup dur pour l’Indonésie qui préside cette année l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), mais également pour l’Asean même, en particulier au vu du projet de création d'une communauté économique à l'horizon 2015.

Si l’Asean ne parvient pas à faire office de médiateur, le litige entre la Thaïlande et le Cambodge risque de se retrouver à nouveau devant le Conseil de sécurité des Nations unies, qui avait déjà renvoyé cette question à l’Asean à la suite de pressions intenses exercées par les deux parties prenantes. Autant le Cambodge souhaite faire du conflit une question multilatérale, autant la Thaïlande préfère qu’il fasse uniquement l’objet de négociations bilatérales.

Bien que les affrontements à la frontière aient impliqué des chars d’assaut et des armes lourdes, il est peu probable qu’ils dégénèrent en une guerre ouverte à grande échelle. Le cadre de l’Asean fait office de filet de sécurité et les intérêts commerciaux devraient en fin de compte prendre le dessus. Il est par contre certain que les escarmouches et l’affrontement verbal entre les deux parties se poursuivront, au moment où le pouvoir en place resserre les rangs dans un virage à droite vers les symboles et institutions de la monarchie, impliquant Hun Sen, qui aurait dû garder ses distances, dans le dernier acte qui se joue à Bangkok.
Thitinan Pongsudhirak