«En Thaïlande, le retour de la démocratie n'est pas pour demain»

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lacaille56
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«En Thaïlande, le retour de la démocratie n'est pas pour demain»

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«En Thaïlande, le retour de la démocratie n'est pas pour demain»

Les militaires au pouvoir organisent un référendum sur leur projet de nouvelle Constitution, mais interdisent tout débat sur le texte. Eugénie Mérieau, chercheuse à Bangkok, décrypte une situation alarmante.


«En Thaïlande, le retour de la démocratie n'est pas pour demain»


Eugénie MérieauSoumettre un projet de nouvelle Constitution à référendum et interdire tout débat jusqu’au vote, c’est la décision ubuesque prise par les militaires en Thaïlande. Fin avril, le roi Bhumibol, sur le trône depuis 1950, a donné son accord à un décret punissant de dix ans de prison toute personne qui chercherait à «influencer les électeurs». Plusieurs personnes ont déjà été arrêtées pour avoir manifesté ou exprimé leur opinion sur Facebook. Le texte, écrit sur mesure par les militaires au pouvoir depuis un coup d’Etat en 2014, sera soumis au vote des citoyens le 7 août. Eugénie Mérieau, maître de conférences à Sciences-Po et professeure à l’université Thammasat de Bangkok (1), décrypte les paradoxes de la situation politique thaïlandaise. (Photo Clément Béraud)

Quelles sont les grandes lignes du projet de Constitution ?

Tout d’abord, il précise que la junte sera toujours en place au moment des élections générales, annoncées pour 2017. Puis que, durant cinq ans, les membres du Sénat seront nommés par la junte, hormis six sièges réservés aux chefs des armées. L’Assemblée et le Sénat pourront quant à eux désigner un Premier ministre non élu – on risque donc d’avoir un militaire. Il y a aussi toutes sortes de dispositions, à la fois vagues et très contraignantes, qui permettraient facilement à la Cour constitutionnelle de renverser le gouvernement, mais aussi d’empêcher une révision constitutionnelle. Bref, le retour à la démocratie n’est pas pour demain.

Que se passera-t-il après le 7 août ?

Si le oui l’emporte, la Constitution est promulguée, ce sera la vingtième du pays [depuis l’instauration de la monarchie constitutionnelle en 1932, ndlr], et les militaires resteront au pouvoir. Il faudra rédiger les lois organiques, qui devront être approuvées avant qu’une élection ne soit organisée. Parler d’élection en juillet 2017 est donc très optimiste… Si le non l’emporte, les militaires garderont la Constitution provisoire, très autoritaire, qui donne tous les pouvoirs à Prayuth Chan-ocha [général et Premier ministre], jusqu’à ce qu’ils décident d’en promulguer une nouvelle de leur choix. Dans les deux cas, c’est gagnant-gagnant pour la junte.

Y a-t-il un risque de soulèvement populaire ?

Pour l’instant, aucun mouvement social ne semble en préparation, chacun semble camper sur ses positions. C’est un cercle vicieux : la promesse d’une Constitution démocratique, qui finalement n’arrive jamais, empêche la population de se révolter. Pour autant, la Constitution ne l’est pas vraiment, car elle est le résultat de compromis entre l’armée et les élites démocratiques. Les militaires préfèrent avoir un rôle direct, les élites démocratiques préfèrent, elles, des organes non élus, ce qui au bout du compte revient au même.

Même si elles se disent démocratiques ?

Il faut comprendre qu’en Thaïlande, il y a une conception fondamentalement inégalitaire de la société. La classe moyenne est antidémocratique, et non l’agent de la démocratisation comme dans la plupart des pays en transition. Alliée avec les élites, elle ne croit pas en l’institution «une voix, un vote». Elle se dit démocratique, mais pense qu’il faut plus de votes pour les personnes de qualité et moins pour les ruraux peu éduqués. Elle souhaite également un Sénat de technocrates et des organes constitutionnels indépendants pour contraindre les élus. Etre un homme politique aujourd’hui en Thaïlande peut être dangereux : par exemple, en 2013, tous les députés qui avaient voté une révision de la Constitution précédente pour que les membres du Sénat soient entièrement élus par le peuple ont été poursuivis pour violation de cette dernière. Et la Cour constitutionnelle avait jugé la réforme anticonstitutionnelle.

Quel jeu jouent les ONG thaïlandaises dans la vie politique ?

Elles sont en général alliées au pouvoir. Les ONG ont été les premiers acteurs des coups d’Etat de 2006 et 2014. Quand Thaksin Shinawatra a été élu [en 2001], il a instauré des réformes sociales qui leur coupaient l’herbe sous le pied. Elles privaient le roi de sa principale source de légitimité, la charité des ONG faisant bien pâle figure à côté de la santé gratuite pour tous. La monarchie, les élites démocratiques et les élites militaires s’opposeront tant qu’elles le pourront à toute tentative de réforme sociale qui créerait une sorte d’égalité dans le pays et une certaine redistribution des richesses. Tant que le système politique en place sera une monarchie, la justice sociale ne sera pas possible dans le pays. Et même si la santé du roi [88 ans] est fragile, il continue à faire des apparitions publiques. Personne ne s’attend à ce qu’il meure dans l’année.

(1) Rencontrée lors d’un colloque organisé à Paris par RBF-France pour le Forum de la mémoire.

http://www.liberation.fr/planete/2016/0 ... or=rss-450
Retraité depuis le 1 août 2016
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